Nouvelle-Calédonie / Santé

Des pétards de haut vol

Selon une étude révélée cette semaine, des plantations de cannabis en Calédonie présentent une haute, voire très haute teneur en THC, la principale substance psychotrope.
Les médecins condamnent « une banalisation de la consommation ». Le gouvernement promet de réagir.

«On n’a plus affaire au cannabis des années 60, 70 ou 80. » Au placard, les pétards de papa et papy. Se présente désormais en Nouvelle-Calédonie de « l’herbe haut dosage, voire très haut dosage ». Comprendre des productions à la teneur élevée en THC, la principale substance psychotrope. Présentée cette semaine au Conseil économique et social, la conclusion du pharmacien-biologiste Yann Barguil, tirée de son étude sur des saisies en Nouvelle-Calédonie, est sans détour : « une situation alarmante ». Question puissance, des pieds calédoniens de chanvre concurrencent voire dépassent les moissons hollandaises ou suisses. C’est dire le décollage. Finalement moyennement drôle. La consommation chronique de cannabis peut susciter, rappelle l’étude, « l’apparition de troubles psychiatriques dont des manifestations psychotiques invalidantes ».

« On va réagir »

Au service de prévention en addictologie de l’Agence sanitaire et sociale, le souci est connu, « la consommation est banalisée ». En plus, « les consommateurs consomment beaucoup », les plantations étant à portée de mains et leurs feuilles peu chères. Mais « changer un comportement ne se fait pas en trois jours ». Voilà pourquoi, en septembre dernier, a été lancé le dispositif DECLIC offrant des « consultations gratuites et anonymes destinées aux jeunes usagers, de 12 à 25 ans ».
Le projet peut être aussi communautaire. Après avoir identifié le problème, la population de Ponérihouen a émis des actions afin de corriger et sensibiliser, notamment les jeunes. Plus l’expérience, en effet, est connue tôt, plus ce test est dangereux. Sans cesse, les médecins évoquent les trois stades pouvant apparaître suite à une consommation régulière : « troubles de la mémoire et réveil de l’anxiété » en premier signe ; puis « perte de dynamisme » ; enfin « troubles psychiatriques ».
Faute de statistiques, le CHS Albert-Bousquet se refuse à établir à la va-vite une analyse attestant ici du lien entre cas de schizophrénie – pathologie révélée ou aggravée par la consommation - et fumette. « Cela mériterait une étude plus fine. » Le gouvernement, lui, veut se pencher sur le dossier remis par Yann Barguil : « On va réagir » promet le service de Sylvie Robineau. Pas question de planer.

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Yann Barguil : « La situation est préoccupante »


Les Nouvelles calédoniennes : Quelle est la conclusion de votre étude ?
Yann Barguil : J’ai mesuré les teneurs en tétrahydrocannabinol (THC), la substance active psychotrope du cannabis, au niveau des sommités florales, là où la plante synthétise le plus de THC.
En résumé, la Nouvelle-Calédonie « se situe » à peu près comme le Maroc ou les Etats-Unis dans les années 90, au niveau de la force moyenne du cannabis. Mais apparaissent ici des zones de cannabis de haut, voire de très haut dosage. Soit aussi puissant, même parfois davantage que les productions indoor (sous serre, intérieures) hollandaises ou suisses.

LNC : C’est-à-dire ?
Y.B : Le THC atteint des niveaux record. Toujours moins que les 20 à 25 % de certaines productions hollandaises, mais le taux local grimpe, tout de même, à 14 % dans des régions, disposées un peu partout en Calédonie. Et au sein d’une même plantation, il peut y avoir des variations au niveau des teneurs : 3, 4, 8, 14 %… de THC.
14 %, c’est remarquable. Il y a une énorme différence entre fumer un joint à 1, 2 ou 5 % - ce qui est déjà très fort, des manifestations hallucinatoires sont possibles -, et un joint à 10 ou 14 % - les conséquences en usage aigu sont très importantes. La situation est préoccupante.

LNC : Quelles conséquences ?
Y.B : Pour une personne qui n’a pas l’habitude de consommer une telle drogue, l’expérience peut se révéler très angoissante, bouleversante, avec même des manifestations délirantes aiguës. Ces fumeurs peuvent se retrouver en hôpital spécialisé, et cela, après un usage unique.
Toutes les études le démontrent : le fait de consommer régulièrement du cannabis, et plus spécialement du cannabis à forte teneur (en THC), avance le risque d’apparition de maladies psychiatriques chroniques invalidantes et irréversibles.

LNC : Pourquoi le taux de THC a-t-il grimpé ainsi en Calédonie ?
Y.B : Il y a deux raisons essentielles. D’une part, les conditions climatiques se prêtent bien à la culture du cannabis. Et d’autre part, des personnes savent aujourd’hui sélectionner des plans qui vont posséder une forte teneur en THC. Il y a une préparationet un entretien.

LNC : Des médecins vous ont-ils fait part de cas de graves troubles ?
Y.B : Des médecins psychiatres, lorsqu’ils effectuent leurs consultations délocalisées en Brousse, ont remarqué qu’il y avait des zones où la prévalence de personnes souffrant de schizophrénie était remarquable. Des zones qui pouvaient correspondre à des régions de consommation intensive de cannabis. Mais une étude plus fine devrait être menée. Car prouver que c’est lié à la consommation de cannabis ou à une particularité génétique, on ne le sait pas… Toutefois, la correspondance est troublante.

LNC : La situation calédonienne est-elle si particulière dans le Pacifique Sud ?
Y.B : Non. En Papouasie-Nouvelle-Guinée se pose un gros problème au niveau de la consommation excessive chez les jeunes. Il est rapporté que des experts n’ont jamais vu autant de jeunes souffrant de pathologies psychiatriques.
Le souci, ici, c’est que la consommation est complètement banalisée.
Et nous avons un taux de THC aussi haut que celui d’un cannabis hollandais, le Nederweit, ou suisse. Dans certaines régions calédoniennes, dans certaines communautés, une personne sur trois consomme du cannabis de façon régulière. Il y a un défaut d’information.

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Les chiffres


• 13,8
Selon l’étude menée de 2004 à 2007 par le pharmacien – biologiste Yann Barguil, la teneur moyenne en THC (tétrahydrocannabinol, principale substance psychoactive du cannabis) de « l’herbe » calédonienne est de 3,2 % « avec de grands écarts cependant » : 0 à 13,8 %. Les échantillons à plus de 5 % de THC représentent près de 22 % (Métropole, 29 %, où est notée une augmentation des saisies de cannabis « haut dosage » en provenance de cultures « indoor » hollandaises ou suisses).

• 4
Dans six zones de Nouvelle-Calédonie, il a été saisi du cannabis à plus de 5 % de THC, et dans quatre zones, de « l’herbe haut dosage » à plus de 10 %. Toutes ces saisies provenaient de cultures « outdoor » parfois étendues comprenant plus de 1 000 pieds.
Les zones définies de cannabis à forte activité sont, d’après une note de Yann Barguil : « la chaîne centrale avec l’axe Koné -Tiwaka ; Houaïlou ; Ponérihouen ; la chaîne montagneuse du Sud avec Dzumac, Nouméa et l’île des Pins ».

• 12,8
L’Agence sanitaire et sociale a mené une enquête en 2005 sur les consommations de cannabis, alcool, tabac et kava chez les jeunes.
17,2 % des élèves de 4e en Nouvelle-Calédonie ont déjà expérimenté « l’herbe » au collège. A ce niveau scolaire, l’âge moyen de la première prise est de 12,8 ans.
De plus, 43,1 % des lycéens ont déjà testé le cannabis au lycée. En classe de secondes, 8 % sont des consommateurs réguliers. Et au lycée, en seconde, l’âge moyen de l’essai « fumette » est de 14,6 ans.

Yann Mainguet

Ben c'est pas avec ça que je vais me mettre à fumer....


Ps : Merci Fab pour le titre